L'actualité nous interpelle dans notre réflexion sur la mise en place de la démocratie en France et en Europe: Éric Besson lance le sujet “qu'est-ce qu'être français ?” (tentative de Sarkozy de rattraper les voix du FN qui le quittent selon un sondage des RG). Nous voici interpelés par l'identité de notre nation.
Au siècle des Lumières, la nation qui se perçoit comme telle et non plus comme l'appendice du Roi Soleil émerge. 1789 revendique que le peuple est le souverain: la bourgeoisie en est le fer de lance. Puis c'est la classe ouvrière avec la révolution industrielle, comme le montre l'immense popularité de Hugo et Zola. La grande guerre achève la solidarité de toute la nation, illustrée par la rancoeur contre les “planqués”.
L'identité nationale comme sentiment d'appartenance
“Liberté - Égalité - Fraternité”: le fronton de nos bâtiments publics nous rappelle l'égalité en droit, voire en quelque chose de plus (pas au point de devenir une prison), et qu'enfin cette solidarité est à comparer à celle d'une fratrie.
En vérité, c'est dans cette devise que se trouvent les conditions de la démocratie: le sentiment d'appartenance doit être fort au point d'accepter une loi commune et de s'y conformer durablement, comme dans une famille. Mais contrairement à la famille, les règles sont imposées par la nation elle-même et non par les parents. La nationalité, appartenance légale, est aujourd'hui donnée par le droit de la filiation, et sous certaines conditions par le droit du sol. Le problème est qu'elle ne suffit pas pour créer un sentiment d'appartenance assez fort pour accepter la loi commune (exode des riches devant trop d'impôt, par exemple) et que le sentiment d'appartenance peut pré-exister à la nationalité (enfants d'immigrés en situation irrégulière).
L'identité nationale comme mouvement de repli xénophobe.
L'initiative Besson a pour arrière-pensée d'attirer un électorat particulier: viser les immigrés pauvres (rien curieusement contre les immigrés riches ! On veut bien prendre mais pas donner: quel opportunisme et quelle incohérence !). Contrairement à l'émigré, l'immigrant est visible parce qu'il réside sur le territoire. Quand il est pauvre, sa protection sociale est perçue comme une charge. Et quand il est de couleur, il est alors très visible, souvent pauvre et constitue une cible immanquable pour le populiste. Et pourtant quelle myopie de ne pas voir que le danger mortel pour une société c'est l'EMIGRATION.
L'identité nationale française en miettes
Si les voyages forment la jeunesse et enrichissent les cultures, l'impact de l'émigration économique sur notre nation est redoutable:
- fuite des capitaux: comme l'évasion fiscale, elle soustrait ses revenus à l'effort commun et diminue nos capacités d'investissement: chez nous ce sont les plus riches qui s'expatrient,
- fuite des cerveaux: les brevets déposés aux USA nous privent de procédés dont les entreprises nationales ont besoin; les efforts de formation sont absorbés par des nations plus favorisées,
- fuite des technologies: les cadres cinquantenaires licenciés par les entreprises migrent en Chine et y réussissent en implantant nos technologies de façon maîtrisée et accélérée. C'est la vengeance de ces victimes des grandes entreprises ! L'impact de la globalisation dans ces conditions brutales est ravageur sur notre économie.
Les dirigeants du groupe français Cap Gémini (premier groupe informatique européen) ont imaginé puis organisé l'off-shoring de l'informatique française en Inde comme moyen d'augmenter leurs bénéfices. Ont-ils réellement le sentiment d'appartenance à la nation ?
Le débat doit donc pointer la globalisation qui organise la casse de la solidarité nationale. Finies “Liberté - Égalité - Fraternité”: ne subsiste que la charité de l'Abbé Pierre.
Nécessité d'une identité nationale sur des bases modernes.
La fermeture des frontières n'empêchera pas la technologie de nous pousser à bouger: les mailles du filet sont trop petites. La nation d'aujourd'hui doit être définie à l'échelle continentale. Les flux migratoires intra-européens sont très importants: ils sont compatibles avec le sentiment européen et leur impact économique peut être compensé par les fonds européens de développement des régions.
Si le slogan “Liberté - Égalité - Fraternité” avec sa marseillaise est un retour nostalgique sur notre passé, il nous faut comprendre et développer le sentiment d'appartenance à une communauté nouvelle qui:
- a substitué le dialogue aux armes comme moyen de résoudre les problèmes,
- travaille continûment au développement de la démocratie dans la diversité,
- revendique la laïcité comme moyen de la paix religieuse,
- défend les langues régionales comme patrimoine culturel,
- représente un poids économique suffisant pour résister aux pressions de la globalisation,
- maintient un niveau de vie grâce à sa culture, sa technologie et son innovation.
Ces peuples qui ont accepté d'unir leurs destins ont un sentiment encore mélangé, mais recherchent l'unisson. Que leur faut-il pour renforcer cette identité nationale sur le long terme ? Il nous semble que nous devons maintenant répondre aussi à la question “qu'est-ce qu'être européen ?”.
Comprendre ce qu'est vraiment la solidarité nationale
En dernier ressort, dans une démocratie le sentiment d'appartenance doit être stable, avec des flux migratoires modérés:
- immigration modérée: l'immigrant doit connaître et accepter le fonctionnement du groupe: s'il est motivé, une simple éducation civique lui suffit, et par ailleurs il doit être suffisamment bien accueilli pour s'intégrer efficacement. Il comprend vite que son intérêt à long terme est le même que celui de la nation d'accueil et n'est pas un danger pour la démocratie.
- émigration modérée: l'émigrant n'a pas à accepter la décision du groupe ou tout au moins n'a pas à l'assumer. Il est insupportable qu'il puisse voter une décision qui place la collectivité dans une situation difficile et s'en désolidarise ensuite en émigrant sans en assumer les conséquences.
Conséquences sur la démocratie:
- apprendre le respect mutuel: restreindre l'émigration ne peut être qu'un résultat (pas de rideau de fer pour garder nos ressortissants !). Pour cela, il nous faut accepter en profondeur et assumer les conséquences à long terme du fonctionnement du groupe. Pour reprendre l'image de la famille, si le frère riche va souvent aider financièrement ses frères plus modestes, ceux-ci vont l'aider en cas de danger et pas nécessairement pour de l'argent. Dans la société, la solidarité doit fonctionner dans les deux sens: il arrivera aux citoyens modestes de voter des efforts pour sauver les entreprises, ou éviter de faire fuire les gros contribuables, en ayant bien compris les effets de la décision sur le long terme (ceci est incompréhensible dans la France de 2009 où comme dans les pays sous-développés les pauvres croient que l'on peut toujours faire payer les riches, et qu'il en restera).
- comprendre l'impact de l'émigration sur le fonctionnement de la démocratie: le groupe apprend. Si une décision est déséquilibrée, un futur vote pourra la corriger. Mais si le déséquilibre est trop grand, une partie du groupe émigrera. La nation restante ne sera plus tout à fait la même (Louis XIV a perdu l'horlogerie française développée par les Huguenots quand il révoqua l'Edit de Nantes: émigrée vers la Suisse). Quand les plus riches s'en vont, la pression fiscale augmente sur ceux qui restent. Même si la nation se rend lentement compte qu'une décision était mauvaise, le départ des opposants rend plus difficile sa correction (la minorité recule).
Le danger de l'émigration pour la démocratie nous ramène en début d'article (vers 1793), mais aussi à la RDA et à la chute du mur dont on fête le 20ème anniversaire.
Vu de l'extérieur, l'initiative Besson est passéiste et sectaire:
Selon le porte-parole de l'UMP, Frédéric Lefebvre, “La défense de notre modèle culturel et de la “douce France” chantée par Charles Trenet passe par la redéfinition de notre identité nationale”. The Times constate qu'”il n'y a clairement aucune place dans cette vision du pays pour les banlieues violentes, pour les conflits raciaux et pour les manifestations virulentes devant des usines décrépies”. C'est surtout la manœuvre électoraliste du gouvernement, à quelques mois d'un scrutin régional, que retiennent les médias étrangers, notamment le Guardian et La Vanguardia. “Les élections riment, selon le sarkozisme, avec identité nationale”, souligne cette dernière. Le quotidien catalan rappelle qu'à la veille des municipales de 2008, le ministre de l'éducation avait annoncé l'introduction dans les programmes scolaires de la connaissance de l'hymne national. “Ce thème était réapparu peu avant les européennes de 2009, lorsque Nicolas Sarkozy avait envoyé sa feuille de route au ministre de l'immigration et de l'identité nationale, dans laquelle figurait clairement le lancement d'un tel débat. Cette mission se traduit dans les faits aujourd'hui, à quatre mois des régionales…”, constate le quotidien.
L'Observateur paalga (Ouagadougou) se demande s'il ne vaudrait pas mieux “laisser dormir” le débat car “il va être difficile de prouver qu'il n'y a pas de soupçon d'exclusion derrière cette [tentative de définition de la] 'francité'”. Et le quotidien burkinabé de rappeler les dérives d'un autre débat sur l'identité nationale, en Côte d'Ivoire cette fois, où le concept d'”ivoirité” avait conduit à écarter le candidat musulman du nord du pays, Alassane Ouattara, de la présidentielle de 1995. La France “a mieux à faire que d’emprunter cette voie”, conclut L'Observateur.
Notre identité nationale européenne est en train de naître
Notre nouvelle frontière est la démocratie en Europe. Nous devons surveiller l'émigration hors de l'Union Européenne, la comprendre et l'analyser, apporter des corrections et tout mettre en oeuvre pour l'éviter. Il nous faut prendre conscience de tout ce que nous, les européens, avons en commun et exacerber le sentiment d'appartenance à cette démocratie.